La fosse des Mariannes et Challenger Deep (ou Challenger Abyss) sont régulièrement confondus, y compris dans la littérature de vulgarisation. La distinction est pourtant nette : la fosse des Mariannes est une structure tectonique de plus de 2 500 km de long, tandis que Challenger Deep désigne un segment précis de cette fosse, celui qui abrite le point le plus profond mesuré sur Terre.
Structure interne de Challenger Deep : trois bassins, pas un seul point
La plupart des articles présentent Challenger Deep comme un point unique sur une carte. Le relevé sonar multifaisceaux réalisé par le navire DSSV Pressure Drop en 2019 a changé cette lecture. Challenger Deep est en réalité composé de trois bassins distincts : occidental, central et oriental.
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Chaque bassin forme une cuvette séparée, avec ses propres caractéristiques bathymétriques. Le bassin oriental est celui qui contient le point le plus profond mesuré à ce jour. Le bassin central et le bassin occidental atteignent des profondeurs comparables, mais légèrement moindres.
Cette morphologie en trois dépressions s’explique par la configuration locale de la zone de subduction. La plaque Pacifique plonge sous la plaque des Mariannes avec des variations d’angle et de contrainte qui génèrent des segments de plancher océanique inégalement enfoncés. Parler de Challenger Deep comme d’un « trou » unique revient à simplifier une structure géologique compartimentée.
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Profondeur de Challenger Deep : une fourchette, pas un chiffre rond
L’arrondi à 11 000 mètres reste omniprésent dans la presse généraliste. Les campagnes de mesure récentes, notamment l’expédition Five Deeps, situent la profondeur acceptée de Challenger Deep autour de 10 935 m, avec une incertitude de quelques mètres.
Nous observons ici un point méthodologique souvent escamoté : la profondeur d’un point abyssal dépend de la technique de mesure (écho-sondeur monofaisceau, multifaisceaux, pression in situ) et des corrections appliquées (vitesse du son dans la colonne d’eau, marée, densité). Chaque méthode produit un résultat légèrement différent.
Le consensus scientifique actuel converge vers une fourchette comprise entre environ 10 900 et 10 935 m. Challenger Deep n’a pas « une » profondeur : il a une enveloppe de mesures dont la borne haute se stabilise autour de 10 935 m. Toute source qui annonce un chiffre au mètre près sans mentionner la marge d’erreur instrumentale doit être lue avec prudence.
Fosse des Mariannes : un système tectonique bien plus vaste que son point record
Réduire la fosse des Mariannes à Challenger Deep, c’est résumer les Alpes au Mont-Blanc. La fosse s’étend sur un arc considérable dans le Pacifique nord-ouest, à l’est des îles Mariannes du Nord. Elle résulte de la subduction de la plaque Pacifique (la plus ancienne croûte océanique encore en mouvement) sous la microplaque des Mariannes.
Challenger Deep se situe dans la partie sud de la fosse, mais d’autres segments atteignent des profondeurs remarquables. Sirena Deep, situé plus à l’est, dépasse lui aussi les 10 700 m. Ce second point ultra-profond confirme que la fosse des Mariannes n’est pas un accident isolé : c’est un système où plusieurs segments rivalisent en profondeur.
- La fosse des Mariannes est la structure géologique complète, formée par subduction, qui s’étend sur plusieurs milliers de kilomètres.
- Challenger Deep est un segment de cette fosse, subdivisé en trois bassins (occidental, central, oriental), qui contient le point le plus profond mesuré.
- Sirena Deep est un autre segment profond de la même fosse, souvent ignoré dans les comparatifs grand public.
- Challenger Abyss est un synonyme de Challenger Deep, issu des premières campagnes de sondage du HMS Challenger au XIXe siècle.
Challenger Abyss et Challenger Deep : deux noms pour la même zone
La confusion terminologique mérite un éclaircissement direct. Challenger Abyss et Challenger Deep désignent la même zone. Le terme « Abyss » provient des récits historiques liés à l’expédition du HMS Challenger (1872-1876), qui a réalisé les premiers sondages de cette partie de la fosse.
L’usage contemporain privilégie « Challenger Deep » dans la littérature scientifique anglophone, tandis que « Challenger Abyss » persiste dans certains textes francophones ou historiques. Il n’existe aucune différence géographique entre les deux appellations. Si vous cherchez « Challenger Abyss » sur une carte bathymétrique, vous tomberez exactement sur Challenger Deep.

Plongées historiques et bathyscaphes au fond de Challenger Deep
Le bathyscaphe Trieste a atteint le fond de Challenger Deep en janvier 1960, avec Jacques Piccard et Don Walsh à bord, à une profondeur mesurée alors à 10 916 m. Cette plongée a précédé de neuf ans le premier pas sur la Lune.
Depuis, une trentaine de plongées ont atteint cette zone. La plupart sont des descentes robotisées. Les plongées habitées restent rares : après Piccard et Walsh, James Cameron a effectué une descente en solo avec le submersible Deepsea Challenger. Victor Vescovo a ensuite atteint le fond lors de l’expédition Five Deeps, à bord du submersible DSV Limiting Factor.
Chaque plongée a produit une mesure de profondeur légèrement différente, ce qui alimente le débat sur le chiffre exact. L’implosion d’un instrument scientifique lors d’une campagne en 2014 a même été exploitée pour affiner la mesure : l’onde acoustique générée par l’implosion a permis de calibrer la distance entre la surface et le fond avec une précision accrue.
Ce que les plongeurs ont observé
Piccard et Walsh ont rapporté la présence de crevettes et d’un poisson plat non identifié au fond de Challenger Deep. Cette observation a bouleversé l’hypothèse d’un fond océanique stérile. Des campagnes ultérieures ont confirmé la présence de communautés microbiennes actives, avec des milliers d’espèces de microbes identifiés dans les sédiments de la fosse.
- La pression au fond de Challenger Deep dépasse mille fois la pression atmosphérique en surface.
- La température y avoisine quelques degrés au-dessus de zéro.
- Des traces de pollution plastique ont été détectées dans les sédiments, confirmant que même les zones les plus reculées ne sont pas épargnées.
La distinction entre fosse des Mariannes et Challenger Deep (ou Challenger Abyss) tient finalement à une question d’échelle. La fosse est le cadre tectonique, Challenger Deep en est le point extrême. Confondre les deux, c’est ignorer la complexité d’un système de subduction où plusieurs segments rivalisent en profondeur, et où chaque campagne de mesure affine un chiffre qui n’a jamais été vraiment fixe.

