Quand les États-Unis gèlent les avoirs d’une banque turque qui commerce avec Moscou, quand Pékin adopte une loi pour bloquer l’application de sanctions occidentales sur son sol, quand la Russie mobilise le groupe Wagner au Mali, on observe trois usages très différents d’un même levier : le hard power. Ce terme, forgé par le politologue Joseph Nye en 1990, désigne la capacité d’un État à imposer sa volonté par la contrainte militaire ou économique.
Derrière la définition académique, chaque grande puissance déploie ce hard power selon ses ressources propres et ses contraintes de terrain.
Sanctions secondaires américaines : le hard power économique en action
On parle souvent du budget militaire des États-Unis comme marqueur de leur puissance. L’angle plus révélateur aujourd’hui est celui des sanctions économiques extraterritoriales, un outil qui frappe bien au-delà des frontières américaines.
Depuis 2022 et le début de la guerre en Ukraine, le Trésor américain a massivement étendu ses sanctions secondaires. Le principe : punir les entités de pays tiers qui aident la Russie à contourner les restrictions. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Le Trésor a visé 76 entités étrangères en 2022, 235 en 2023, et déjà 278 sur les huit premiers mois de 2024.
Cette montée en puissance est un cas d’école de hard power non militaire. Les banques, sociétés de négoce et intermédiaires logistiques de pays comme la Turquie, les Émirats arabes unis ou le Kazakhstan se retrouvent face à un choix binaire : couper les liens avec des partenaires russes, ou perdre l’accès au système financier américain.
Le dollar reste la monnaie de référence pour les transactions internationales, ce qui donne à Washington un levier que personne d’autre ne possède à cette échelle.

Ce type de coercition financière illustre un point souvent sous-estimé dans la définition classique du hard power : la contrainte économique peut être aussi directe qu’une intervention militaire, avec des effets immédiats sur les chaînes d’approvisionnement et les flux de capitaux.
Hard power chinois : l’Anti-Foreign Sanctions Law comme bouclier offensif
La Chine ne se contente pas de subir les sanctions occidentales. En 2021, Pékin a adopté l’Anti-Foreign Sanctions Law (AFSL), un cadre juridique qui transforme la défense face aux sanctions en un instrument de hard power à part entière.
Le principe de cette loi est concret : toute entreprise ou personne opérant en Chine peut se voir interdire d’appliquer des sanctions étrangères sur le sol chinois. Les tribunaux chinois peuvent ordonner des compensations financières si une entité respecte une sanction américaine au détriment d’un partenaire chinois. La Chine a créé un régime juridique de contre-sanctions opérationnel, pas seulement déclaratoire.
Ce dispositif a été substantiellement renforcé depuis son adoption. Pékin a aussi développé ses propres contrôles à l’exportation, ciblant des matériaux stratégiques comme les terres rares ou certains métaux critiques pour l’industrie des semi-conducteurs. L’objectif est double :
- Réduire la vulnérabilité de l’économie chinoise aux pressions extérieures en créant un coût juridique pour les entreprises qui appliqueraient des sanctions américaines en Chine
- Transformer la dépendance mondiale aux ressources chinoises en levier de négociation directe, notamment face à l’Union européenne
- Affirmer une souveraineté normative qui conteste le monopole américain sur les outils de coercition économique internationale
On voit ici un hard power qui ne passe pas par l’envoi de troupes, mais par la capacité à structurer des règles du jeu économiques. La puissance militaire chinoise croît en parallèle, avec un budget de défense en hausse régulière, mais c’est sur le terrain juridico-économique que Pékin innove le plus.
Un hard power chinois encore limité par sa projection militaire
La Chine ne dispose pas de la même capacité de projection militaire que les États-Unis. Sa marine se modernise rapidement, ses bases à l’étranger restent rares comparées au réseau américain. Les retours varient sur ce point : certains analystes voient dans la base de Djibouti un premier pas, d’autres la jugent insuffisante pour parler de puissance militaire globale.
Hard power russe : la coercition militaire comme outil central
La Russie illustre un usage du hard power plus classique, centré sur la force armée. L’intervention en Ukraine depuis 2022 en est l’exemple le plus massif, mais le déploiement de forces paramilitaires en Afrique (groupe Wagner au Mali, en Centrafrique, en Libye) montre une stratégie de projection militaire à moindre coût.
Ce modèle repose sur plusieurs caractéristiques distinctes :
- Un recours direct à la force armée comme premier levier d’influence, là où les États-Unis privilégient souvent les sanctions avant l’action militaire
- L’utilisation de groupes paramilitaires qui permettent une intervention sans engagement officiel de l’État, réduisant le coût diplomatique apparent
- Une industrie de défense contrainte de s’adapter rapidement, notamment dans le domaine des drones militaires où la montée en puissance a été accélérée par les besoins du conflit ukrainien
Le hard power russe reste principalement militaire parce que ses leviers économiques sont plus limités. Moscou ne dispose pas de l’équivalent du système financier américain ni de la profondeur industrielle chinoise. L’arme énergétique (gaz, pétrole) a fonctionné comme outil de pression sur l’Europe, mais les efforts de diversification européens en réduisent progressivement la portée.

Définition du hard power confrontée au terrain : ce que les trois cas révèlent
La définition académique du hard power (capacité d’un État à imposer sa volonté par la contrainte) reste valide. Ce que les cas américain, chinois et russe montrent, c’est que les instruments du hard power se sont diversifiés bien au-delà du seul budget militaire.
Les États-Unis dominent par la coercition financière extraterritoriale. La Chine construit un contre-pouvoir juridique et utilise ses ressources stratégiques comme levier. La Russie s’appuie sur la force armée directe et les acteurs paramilitaires. Trois modèles, trois logiques, mais un point commun : dans chaque cas, le hard power fonctionne parce qu’il impose un coût concret et immédiat à l’adversaire.
Joseph Nye opposait le hard power au soft power (influence culturelle, attractivité, diplomatie publique). Les trois études de cas montrent que cette frontière se brouille. Les sanctions américaines combinent coercition économique et pression normative, la loi chinoise anti-sanctions mêle droit et rapport de force, la Russie utilise Wagner comme outil d’influence autant que de combat. Le hard power, en pratique, n’existe jamais à l’état pur.

